Au bonheur des esclaves ?

Au bonheur des esclaves ?

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Edgar Cabanas & Eva Illour,
Happycratie,
Premier parallèle, 267 pages, 21€

 

Un employé licencié souriant, un élec­teur trahi satisfait, un agriculteur serein face à la grande distribution, un dépressif optimiste… Et pourquoi pas un suicidé joyeux ? Toute bonne dictature néces­site de bons citoyens ; tout bon marché nécessite de bons consommateurs. Les universitaires Edgar Cabanas et Eva Il­louz, co-auteurs de l’ouvrage Happycratie, se proposent de déchirer le masque du rictus industriel, celui que les pâtres du bonheur artificiel proposent pour peu cher à tout homme de bonne volonté. Ils s’attaquent à la psychologie positive, une sorte de rêve américain appliqué au bonheur: « Si tu choisis d’être heureux, tu peux ! » Une « science » du bonheur qui permet à un système totalisant, quelle que soit sa nature, de pénétrer jusque dans les tréfonds de la subjectivité et, à terme, ne plus avoir à s’imposer à un sujet ; l’heure vient alors de la fusion avec ce dernier. Ainsi, plus besoin de police de la pensée ni de répression, l’individu est son propre censeur, son propre bourreau. Le malheureux, le désespéré ne peut s’en prendre qu’à lui-même, il est inadapté au bonheur. La psychologie positive est un nouveau moyen d’augmenter la produc­tivité, réduire la contestation et indivi­dualiser la responsabilité, pour que règne et prospère l’idéologie néolibérale. Mais dès lors que le bonheur est considéré comme un produit de consommation, les ressources peuvent venir à manquer et la chimère s’écrouler. Qui de nous en sortira indemne ? L’happycratie, nous en sommes à la fois les victimes et les apôtres, c’est ce que le lecteur découvre au fil d’une réflexion décapante.

Clément Mésenge,
Etudiant en première année de magistère à l’ISSEP
L’INCORRECT – №15 Décembre 2018