Article des étudiants : Allan Bloom, par Clément Mésenge, étudiant en Bac+4 à l'ISSEP

Article d’Histoire des idées politiques : Allan Bloom

Article d’Histoire des idées politiques : Allan Bloom

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Allan Bloom
Article d’Histoire des idées politiques,
par les étudiants de l’ISSEP

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La mort dans l’âme

 

D« Dieu est mort », Nietzche, prophète du néant, a prononcé la sentence. Le relativisme, le nihilisme, le moi tout puissant, les valeurs narcissiques, la psychanalyse s’arrachent l’auguste dépouille. Les funestes déicides se retirent, la gueule pleine des restes d’universel, d’éternel et de transcendance. L’université est le théâtre de ce macabre banquet. C’est ce contre quoi s’insurge le philosophe, professeur et écrivain, Allan Bloom, dans son best-seller intitulé the Closing of American Mind (L’âme désarmée en français) publié en 1987.

C’est en 1946 à l’âge de 16 ans qu’Allan Bloom découvre l’université de Chicago et ce que l’on appelle alors les humanités. Il est fasciné par cette quête insatiable de la pensée à travers le génie des auteurs passés et des grands textes classiques. Il traduira notamment l’œuvre de Platon et celle de Rousseau. On retrouve dans ce goût pour les classiques intemporels, comme éclairage pour la compréhension de soi-même et du monde, l’influence de son professeur Leo Strauss. En effet Léo Strauss (1889/1973), spécialiste de philosophie politique, étudie la crise de la modernité à l’aune de la philosophie classique. Il s’attaquera notamment au libéralisme moderne issu du relativisme des valeurs. Il s’opposera farouchement aux sciences sociales modernes et aux conceptions scientifiques de la philosophie kantienne ou hégélienne. Dans les années 60, Allan Bloom s’insurge violemment contre le système universitaire américain, qu’il finit par quitter en 1970 pour enseigner à l’étranger. Cette réaction contre la modernité conserve aujourd’hui encore toute sa finesse d’analyse. Allan Bloom met en lumière l’essence philosophique ainsi que les phénomènes du séisme des années 60 dans le monde universitaire américain. Une pensée riche et complexe qui oscille entre libéralisme et conservatisme.

Une révolution sociale

Allan Bloom est le témoin du naufrage d’une génération. Consumées par l’égalitarisme, les âmes ne vibrent plus aux grandes œuvres classiques mais au rythme du rock. Mick Jagger a remplacé Platon. La culture générale, considérée comme l’ultime facteur de reproduction des inégalités sociales, s’écroule. La discrimination positive se substitue à l’ancienne quête d’excellence. L’ouverture remplace la culture. Tous ces phénomènes sont en réalité les caprices d’une génération stérilisée par le matérialisme et trahie par l’université. Les revendications incessantes de tous les particularismes créent peu à peu la fracture sociale et l’égocentrisme. Allan Bloom, en grand lecteur de Platon, est frappé par cette fracture, c’est ce qu’il déplore dans son ouvrage l’amour et l’amitié, publié à titre posthume. L’air du temps « a réduit le désir de l’autre au besoin individuel et privé d’une satisfaction sans danger ». Allan Bloom accuse une régression de la société au concept de la nécessité de subsistance, développée par Thomas Hobbes. En effet, selon lui, les hommes à l’état de nature se soumettent volontairement à un pouvoir coercitif qui réduit leur liberté mais permet la subsistance de chacun. Quoi de plus méprisable que cet instinct de subsistance à la mesquinerie si bourgeoise ? Alors que l’homme peut nourrir son désir de l’autre par les grandes choses qu’ils peuvent bâtir ensemble, comme les époux nourrissent leur désir mutuel, l’homme moderne devient un rentier prudent, réglant ses désirs sociaux à l’aune du bénéfice qu’il peut obtenir de son investissement. Thomas Hobbes a vu la nécessité de subsistance à l’origine de la société, peut être en est-elle plutôt la fin.

Les années 60 sont aussi les années de la révolution sexuelle. L’époque désire maximiser les coïts comme l’on maximise n’importe quel profit. La pudeur est le premier obstacle à éradiquer pour que règne la liberté sexuelle. Mais, loin de libérer un désir sauvage trop longtemps réfréné, la révolution sexuelle n’a été témoin que d’une chose vide et sans saveur : « c’est l’absence de passion qui est l’effet le plus frappant, la révélation, si l’on veut, de la révolution sexuelle. » En réalité la libération sexuelle est victime d’une indigestion, l’exécution s’est substituée à la passion jusqu’au dégoût. Cette quête de liberté se heurte très vite à l’égalité voulue par le féminisme. La libération sexuelle ayant naturellement augmenté les discriminations entre les sexes, le féminisme s’est attelé à créer une nouvelle sorte de puritanisme par l’agitation juridique pour l’égalité entre les sexes et la condamnation de la phallocratie. « Le 14 juillet de la révolution sexuelle n’aura vraiment duré qu’un jour entre le renversement de l’ancien régime et le début de la terreur » (P132). La révolution sexuelle achève de jeter à bas les vestiges du lien social d’antan, l’amour est remplacé par le sexe, les mariages se terminent en divorce, la famille se noie dans l’égoïsme affairiste. Aux yeux d’Allan Bloom, l’université, en reniant sa vocation de temple de la raison, est la matrice de cette révolution sociale.

L’université sans l’universel

L’universel a déserté l’université. Les affaires publiques et les revendications des particularismes raciaux, sexuels et sociologiques ont envahi le siège de la raison. La crise sociale, la génération du caprice se sont exprimées en premier lieu au sein de l’université. Mais selon Allan Bloom les revendications étudiantes, la naissance de la positive action (discrimination positive), la perte de culture générale, ne sont que les phénomènes d’une révolution philosophique, le relativisme. L’université, telle que la défend Allan Bloom, est une université héritée du rationalisme des Lumières. En imposant le règne de la raison au-dessus de tout autre mode de connaissance, le courant des Lumières entendait en finir avec la primauté de la foi sur la raison, tout en conservant son caractère universel. Si le rationalisme est une substitution de la primauté d’un mode de connaissance par un autre, le relativisme est une révolution de la connaissance. C’est la raison qui refuse elle-même de se croire capable d’atteindre une réalité universelle. Allan Bloom entreprend quelques raccourcis audacieux en reliant l’ensemble des penseurs allemands, disciples du relativisme : Kant, Hegel, Nietzsche et les penseurs de la French theory qui en sont le relais. Mais son constat est pertinent, la révolution sociale vient en réalité du refus de la prétention à l’universel, comme en témoigne l’université. Le vocabulaire en atteste, l’université n’enseigne plus aux étudiants la culture mais l’ouverture. Pour un admirateur des Lumières tel qu’Allan Bloom, la culture est issue de la raison, elle est donc une recherche d’universel. On parlait d’ailleurs parfois de faire ses « humanités ». A l’inverse, l’ouverture s’attache au particularisme, aux civilisations, et non plus à l’humanité. De même l’on prône l’affirmation de soi plutôt que l’intégration. Sous l’influence de Nietzsche, le relativisme et son enfant le nihilisme remplacent l’universel de la raison, l’éternel de la tradition et la transcendance de la foi. Que reste-t-il alors, sinon un amas d’individus ? La philia se corrompt sous les assauts du relativisme sauvage. L’université n’élève plus les âmes, elle a déserté sa fonction.

L’âme en détresse

Le relativisme, en terrassant l’universel, a aussi mis à bas les notions de bien et de mal par nature indépendantes de la volonté de l’homme. Peu à peu a été préférée la notion de valeurs. Les valeurs, un terme aussi courant que déplorablement creux, une notion totalement subjective qui prétend se substituer à une direction morale extrinsèque à toute volonté, c’est une révolution totale au point de vue social. Les valeurs permettent en premier lieu une complaisance plus importante que l’opposition radicale du bien et du mal. Une complaisance qui n’est en réalité qu’une chimère camouflant la radicalité terra-formatrice des valeurs. En effet, cette notion aspire à s’affranchir du réel donné, que le relativisme considère comme inatteignable, en donnant à chaque individu le pouvoir d’être créateur de ses propres normes. « La nature est indifférente au bien et au mal ; mais les interprétations de l’homme prescrivent à la nature une loi de vie » (p187). Ainsi est né l’idéal du surhomme développé par Nietzsche, un individu qui accepte de s’affranchir de sa prison dorée de créature pour se confronter au néant, alors peut-être qu’une nouvelle ère et de nouveaux dieux apparaîtront. La libération, prêchée par Nietzsche, est l’accomplissement de l’individualisme le plus radical.

La psychologie moderne, comme le dénonce Allan Bloom, préconise la direction par l’intérieur comme facteur d’une psychologie saine : l’individu doit se dicter ses propres lois pour garantir son équilibre psychique. L’âme humaine est ainsi privée de la stabilité de ses repères inamovibles, qui lui permettaient de se former et de s’échapper vers l’universel, vers la connaissance, vers Dieu. Au contraire la direction par l’intérieur enferme l’âme humaine dans la mesquinerie de ses vices jusqu’à l’étouffer.
« Ce qui révèle le nihilisme en tant qu’état d’âme, ce n’est pas tant l’absence de convictions fermes qu’un chaos d’instincts ou de passions. On ne croit plus à une hiérarchie naturelle des inclinations variées et contradictoires de l’âme, et les traditions qui constituaient un substitut de la nature se sont écroulées. L’âme devient une scène pour une compagnie théâtrale qui change régulièrement de spectacle : tantôt une tragédie, tantôt une comédie, un jour l’amour, un autre la politique, et finalement la religion ; maintenant le cosmopolitisme, demain la fidélité à l’enracinement ; comme décor la ville, puis la campagne ; l’individualisme ou la communauté ; la sentimentalité ou la brutalité. Et il n’y a ni principe ni volonté pour imposer à tout cela un ordre de priorité. » [1]

Allan Bloom est avant tout un professeur charismatique et un orateur de génie. La puissance de réflexion de l’universitaire épouse la bienveillance de l’éducateur. Il distingue, au fond de l’âme de jeunes individus capricieux et matérialistes, la soif éternelle d’infini, inhérente à la jeunesse. L’autopsie réalisée par Allan Bloom de la faillite universitaire n’a pris aucune ride, trente ans plus tard, bien au contraire le phénomène tend à se radicaliser. Relire Allan Bloom a su se confronter aux causes et non plus aux simples phénomènes de l’agonie de l’âme. Les AG vindicatives de Tolbiac en 2018 n’ont-elles pas été le théâtre de cette déchéance de l’université qui ne veut plus apprendre mais imposer, ne plus former mais épanouir, ne plus cultiver mais ouvrir ?

 


[1] Bloom, A. (2018). L’ame désarmée : Essai sur le déclin de la culture générale ed. 1. Paris, France: Les Belles Lettres. P 205

Bibliographie
Bloom, A. (2018). L’âme désarmée : Essai sur le déclin de la culture générale ed. 1. Paris, France: Les Belles Lettres. P 205
Bloom, A. (2018). L’ amour et l’amitié ed. 1. Paris, France: Les Belles Lettres.
Allan Bloom, étincelant antimoderne. (2018,).
Allan Bloom, Le drapeau noir des humanités. (2018). Libération
Allan Bloom, Ce professeur de Chicago qui avait tout compris. (2018). Le Figaro
Allan Bloom, L’ami américain. (2018). Le Nouveau Magazine Littéraire

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Clément MÉSENGE,
étudiant à l’ISSEP

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