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Tribune | Bruno Le Maire, le ministre auquel on a presque envie de croire

Tribune | Bruno Le Maire, le ministre auquel on a presque envie de croire

L’ancienne députée a lu le “Tract de crise” du ministre de l’Économie et des Finances, Vouloir une économie pour la France (Gallimard). Elle lui répond.

En première ligne, un homme se distingue : Bruno Le Maire, ministre de l’Économie. Contrairement au président, il parle de “souveraineté économique de la France” et non de “souveraineté européenne”. Subtilité non négligeable, mais que peut-on espérer concrètement de lui et de son prochain plan de relance à la rentrée ?

À deux ans de l’élection présidentielle, la tentation est grande de ne plus engager aucune réforme et de bénéficier des largesses de la nouvelle politique de la BCE pour s’endetter encore et toujours plus sans revoir la manière dont est organisé notre État, distribué l’argent public ou repenser la stratégie française dans la mondialisation.

Le diagnostic du ministre de l’Économie est juste : la France est l’une des nations développées les plus dépendantes des chaînes de valeur étrangères pour sa consommation, à plus de 75 % pour les médicaments.

Pourtant, nous sommes frappés par la multiplication des demi-mesures alors qu’une crise de l’ampleur que nous traversons appellerait un changement de paradigme.

Si la souveraineté est devenue la priorité du gouvernement, alors celui-ci devrait commencer par la préservation de notre indépendance énergétique en annonçant immédiatement l’arrêt de l’abandon progressif du nucléaire. Il nous faut d’urgence réinvestir dans le savoir-faire et dans la sécurité de l’industrie nucléaire plutôt que de se concentrer exclusivement sur des alternatives moins productives, plus coûteuses et le plus souvent fabriquées à l’étranger.

Si les secteurs stratégiques sont devenus l’enjeu central, alors il est temps d’admettre que l’État social, ruiné par l’immigration, s’est installé au détriment de l’État régalien et qu’un rééquilibrage appelle forcément la révision du périmètre de l’État, la restriction de l’accès des immigrés aux aides sociales et même la priorité nationale, particulièrement justifiée en période de crise.

Si l’autonomie “européenne” est véritablement le nouvel objectif, cessons avec les poncifs du type « protection ne signifie pas protectionnisme », tel que le déclarait Bruno Le Maire dans une récente tribune, mais, au contraire, assumons un véritable bras de fer avec les instances de l’Union européenne et l’Allemagne, pour exiger une meilleure protection de nos frontières commerciales. À défaut, il faudra se poser la question de la pertinence d’un système qui fragilise à ce point nos intérêts nationaux plutôt que de courir à tout prix derrière une fédéralisation forcée. Instaurer une taxe carbone aux frontières de l’Union est un premier pas, mais il faudra également pratiquer une progressivité plus grande sur l’application des normes européennes, notamment concernant l’automobile, sauf à accélérer l’affaiblissement de notre industrie.

Si la résilience est le nouveau mantra, alors nous attendons des propositions ambitieuses de l’ancien ministre de l’Agriculture pour redresser ce secteur grand oublié depuis le début du quinquennat. Malheureusement, sur bien des sujets, la lucidité du ministre s’arrête aux frontières de la pensée standard et du politiquement correct.

Mettons néanmoins au crédit de Bruno Le Maire d’avoir soulevé une problématique essentielle : celle de protéger nos entreprises stratégiques d’une prise de participation étrangère hostile en abaissant le seuil de déclenchement de l’autorisation de l’État pour une entrée au capital. Notons que cette loi de protection était peu et mal appliquée jusqu’ici, faute de volonté politique mais aussi faute de moyens et de personnels dédiés.

Il est regrettable d’ailleurs que cette mesure ne soit qu’une simple réaction conjoncturelle quand elle devrait être une philosophie permanente. Il faudrait y ajouter une réforme complète des moyens d’intervention stratégique de l’État (APE, BPI…) avec une orientation stratégique pluriannuelle débattue au Parlement.

Cette nouvelle politique devrait aussi porter une vision pour les grandes entreprises françaises. L’immense majorité des groupes du CAC 40, au capital internationalisé, n’ont plus de français que l’image. La volonté de Sanofi de distribuer son vaccin contre le virus du Covid-19 prioritairement au marché américain en est le dernier exemple criant et douloureux.

Sans parler des milliers de PME aux brevets innovants, rachetées chaque année par l’étranger au lieu de bénéficier d’investissements français. Il est grand temps d’orienter l’épargne considérable des Français vers un fonds souverain national qui permettrait de consolider nos sociétés françaises en cas de besoin.

Enfin, le ministre de l’Économie s’engage à négocier des relocalisations en échange des aides d’État. Pas de chance, c’est le moment que choisit General Electric pour annoncer l’accélération de la délocalisation du site de Belfort (ex-Alstom) pendant que Renault laisse entendre qu’il pourrait fermer quatre usines en France dans les mois qui viennent malgré l’hypothèse d’un prêt garanti par l’État de 5 milliards d’euros…

Ne soyons pas dupes, le maintien du tissu industriel ou la relocalisation de certains secteurs ne pourra se réaliser uniquement en contrepartie d’une garantie de prêts ou d’aides ponctuelles.

Soit la stratégie industrielle s’opère par l’incitation du privé : baisse durable et conséquente de la fiscalité, allègement du coût du travail, environnement fiscal stable, adaptation du temps de travail selon les secteurs, encouragement à l’innovation, participation salariale, allègement des normes, etc. Et tout cela ne pourra être uniquement financé par l’hypothétique, et légitime, taxation des géants du numérique dont nous entendons parler depuis deux ans.

Soit la stratégie industrielle se fait par le haut : par l’État, ses aides directes et ses prises de participation, en principe interdites ou limitées par l’Union européenne. Or les grandes orientations des politiques économiques 2020 et 2021, fixées par la Commission pour la France et le régime cadre français, confirment que l’autorisation de ces aides directes étatiques est temporaire et que l’Union ne compte aucunement renoncer à son logiciel économique sur le moyen et le long terme. Dans ces conditions, est-il souhaitable, comme le veut le président, de vouloir donner encore plus de pouvoirs aux instances européennes qui s’opposent à une quelconque préférence communautaire, pas même pour les marchés publics ?

Bruno Le Maire sait surfer sur la vague puissante de l’opinion mais la crise sociale et économique qui arrive sera difficile et les Français ne se contenteront pas de la distribution frénétique de chèques et de la récitation religieuse des mots “souveraineté” et “relocalisation” par la bouche de ceux qui les méprisaient hier.

Ils espèrent que cette crise sera l’opportunité d’une transformation de notre modèle social, économique, industriel, sanitaire, délestée des œillères idéologiques d’hier.

 

Marion MARÉCHAL,
Directrice générale de l’ISSEP