Trump-Biden

Biden président serait un plus mauvais scénario géopolitique pour la France que Trump président !

Biden président serait un plus mauvais scénario géopolitique pour la France que Trump président !

 

Par Pierre-Emmanuel Thomann, contributeur du CAP et professeur de géopolitique à l’ISSEP

 

Les grandes priorités géopolitiques des Etats-Unis ne changeront pas après les élections présidentielles. Par contre, si Joseph Biden était élu, la doctrine de « l’Amérique d’abord » (« America First ») serait masquée par un narratif idéologique insistant sur une alliance des démocraties et le retour apparent à la doctrine du multilatéralisme.

Selon le programme de politique étrangère de Joseph Biden, les Etats-Unis continueraient à se positionner dans le cadre de la représentation dominante d’une nouvelle rivalité des grandes puissances, avec désignation de la Russie et Chine comme adversaires stratégiques. Le maintien de cette posture serait habillé par un discours sur les alliances renouvelées avec les Européens, incluant notamment l’OTAN et les pays asiatiques1. Si relance du multilatéralisme il y a, ce serait évidemment en alignement des priorités des Etats-Unis qui sont différentes de celles de la France.

La nouvelle phase de la mondialisation est une lutte de répartition des espaces géopolitiques et les élections américaines n’y changeront rien. La stratégie des États-Unis oscille entre l’objectif de ralentir l’émergence du monde multicentré qui menace l’héritage unipolaire de l’après-guerre froide et l’acception du monde multipolaire, mais en préservant la prépondérance américaine.

Il faut rappeler que les États-Unis font de l’Europe un « Rimland », c’est-à-dire un espace côtier sous leur contrôle qui bloque une orientation de l’Union Européenne vers l’espace eurasien, et donc vers la Russie, mais aussi la Chine par voie continentale. L’Europe n’est qu’un des théâtres de leur stratégie géopolitique vis-à-vis de l’Eurasie, qui consiste à envelopper ce continent par les fronts est-européen et indopacifique. Comme l’UE refuse le modèle du monde multipolaire2, elle est largement alignée sur les priorités géopolitiques des Etats-Unis, sans stratégie géopolitique autonome. Une orientation exclusive selon le scénario euro-atlantiste implique donc pour les Européens de se positionner dans les limites imposées par les priorités géopolitiques des États-Unis, et d’agir en conformité ou de s’abstenir. L’Union européenne se trouve ainsi réduite au statut de zone tampon, comme théâtre de la manœuvre américaine en Eurasie, et une périphérie de plus en plus divisée et instrumentalisée par les États-Unis. Un scénario exclusif euro-atlantiste mais asymétrique et hiérarchique au profit des États-Unis et non pas une relation transatlantique équilibrée selon l’idéal euro-atlantiste se met ainsi en place.

A l’échelle du Rimland eurasien, la doctrine des changements de régimes appliquée par les Etats-Unis dans les Etats où la Russie cherche à maintenir son influence provoque un arc d’instabilités autour de la Russie qui renforce sa perception d’encerclement. L’UE joue le rôle de supplétif dans cette manœuvre stratégique. Ces conflits sont aussi un héritage de la dissolution de l’URSS qui a abouti pour la Russie à une régression territoriale importante. La Russie cherche depuis à maintenir une zone d’influence dans son étranger proche. Ces zones de fractures sont mises à profit par les Etats-Unis et ses alliés proches pour tenter refouler la Russie dans ses terres continentales. Ces Etats alliés jouent le rôle de pivots dans le cadre de la stratégie des Etats-Unis vis-à-vis de l’Eurasie et agissent en synergie avec leur positionnement régional dans le monde multipolaire. Cette manœuvre des Etats-Unis procède d’un encerclement de l’Eurasie pour endiguer la Chine et poursuivre le refoulement de la Russie.

La stratégie de Etats-Unis n’est plus d’assurer une présence militaire massive, mais de soutenir des Etats-pivots qui s’investissent dans les Etats-fronts au contact de la Russie, en particulier avec des acteurs régionaux comme la Pologne sur le flanc nord-est avec le front en Biélorussie et en Ukraine, le soutien à la Géorgie et la complaisance vis-à-vis de la Turquie sur le flanc sud-est et dans le Caucase. L’objectif est aussi d’endiguer l’Iran avec Israël.

Les Etats–Unis cherchent à retourner la Turquie contre la Russie, pour diminuer son rôle perturbateur dans l’OTAN, tout en lui traçant des lignes rouges en Méditerranée orientale pour éviter les dissensions internes de l’OTAN, objectif recherché par la Russie. La Turquie a aussi pour rôle de contrer la Russie en Syrie et en Libye.

Dans cette configuration, une politique d’équilibre des Européens en fonction de leur propre géographie est donc rendue très difficile. Le scénario exclusif euro-atlantiste rend impossible in fine pour les Européens de décider de leurs propres finalités, faute d’avoir élaboré leurs propres priorités. Ce scénario tendanciel affaiblit les Européens car il fait d’eux une variable d’ajustement de la géopolitique mondiale.

L’élection de Joseph Biden renforcerait la fuite des responsabilités des gouvernements des Etat-membres de l’Union européenne car un grand nombre d’entre eux, en particulier l’Allemagne, se précipiteraient pour tenter de normaliser les relations transatlantiques, renouveler leur allégeance atlantiste et définitivement enterrer l’idée d’une autonomie de stratégie pour les Européens3. Les Etats membres ont été déjà incapables de s’entendre pour évoluer dans cette direction de manière décisive avec Donald Trump comme président, il est donc probable qu’ils en soient encore moins capables avec une élection de Joseph Biden.

Cet illusoire retour à l’âge d’or des relations transatlantiques serait un prétexte pour continuer à refuser les responsabilités de la puissance.

Avec l’élection de Joseph Biden, la rivalité franco-allemande sur les finalités européennes en sortirait aussi renforcée. L’idéologie euro-atlantiste exclusive promue par l’axe germano-américain va à l’encontre de l’Europe française d’inspiration gaullienne de l’Atlantique au Pacifique.

Les Allemands atlantistes majoritaires dans les grands partis de gouvernement rêvent de revenir à la situation ex ante d’un grand Occident en prolongement de la guerre froide. Ils chercheraient à renouer les relations privilégiées de l’Allemagne avec les Etats-Unis, en mettant en avant la doctrine du « Leadership in Partnership » et proposeraient à nouveau la vieille idée d’un grand marché transatlantique.

Une rivalité germano-américaine s’est considérablement accrue sous la présidence de Donald Trump sur les thématiques énergétiques (projet de gazoduc North Stream 2) et commerciales. Si Joseph Biden était élu, l’objectif des Allemands serait de relancer les relations germano-américaines au détriment de la vision française du projet européen.

Le renforcement d’une Union européenne germano-américaine serait un mauvais scénario pour la France qui verrait sa marge de manœuvre encore plus réduite au sein de l’UE si elle s’entête comme aujourd’hui à en faire le cœur de sa manœuvre géopolitique. La promotion d’une Europe-puissance selon le principe de l’autonomie stratégique ainsi qu’un meilleur équilibre géopolitique au sein de l’UE serait encore plus difficile à atteindre dans cette nouvelle configuration.

L’élection de Joseph Biden et son camp démocrate réduirait aussi la marge de manœuvre des Etats européens qui souhaitent réformer l’Union européenne. L’UE chercherait à renforcer son alliance privilégiée avec les Etats-Unis et l’UE qui se positionne en complémentarité avec l’OTAN. L’UE resterait donc largement alignée sur les priorités géopolitiques des Etats-Unis pour promouvoir un monde unipolaire, mis à part des désaccords secondaires. L’objectif de l’UE reste la reprise de la mondialisation avec le maintien de ses paradigmes obsolètes comme la société ouverte à tous les flux et le modèle idéologique de la démocratie libérale et multiculturaliste d’inspiration américaine.

L’idéologie de la société ouverte favorise l’immigration de masse et facilite la promotion des idéologies progressistes américaines par les démocrates américains jusque dans les banlieues et les universités françaises. Le multiculturalisme, le communautarisme, l’idéologie antiraciste, le post-colonialisme et le mouvement extrémiste « BlackLivesMatter » en sortiraient renforcés. Ces idéologies constituent pourtant une menace à la cohésion des nations européennes, en particulier la France.

Les idéologues du globalisme atlantiste en France n’ont pas caché leur souhait de voir les relations transatlantiques revivifiées par l’importation de ces idéologies lors de l’irruption de « BlackLivesMatter » en Europe durant l’été dernier. Ils font la promotion de la poursuite de l’américanisation de l’Europe4.

Le retour à la situation ex ante (avant Donald Trump), si Joseph Biden était élu, est aussi l’espoir de l’UE afin de relancer le multilatéralisme selon l’ancien paradigme du renforcement des régimes normatifs et des institutions internationales et supranationales, en synergie avec les Etats-Unis.

C’est pourtant illusoire car une relance du multilatéralisme ne sera possible que sur la base d’un nouvel ordre géopolitique acceptable. La Russie et la Chine n’accepteront pas plus qu’avant, ni la vision unipolaire sous couvert d’une alliance des démocraties, ni la généralisation du modèle libéral anglo-saxon qui masque la volonté d’hégémonie de Etats-Unis. Les Etats-membres de l’UE resteront aussi divisés en fonction de leurs perceptions de sécurité différentes.

La France gagnerait à redevenir un allié critique des Etats-Unis, comme le faisait le Général de Gaulle lorsque, selon la doctrine des changements de régimes, les interventions militaires dans le monde provoquent des dégâts pour la sécurité de le France. Par contre, la poursuite des coalitions restreintes avec les États-Unis en fonction des intérêts de la France contre l’ennemi djihadiste au Sud de la Méditerranée ou ailleurs serait indiquée. Le combat contre les idéologies multiculturalistes qui mènent aux conflits ethnoculturels traversant l’Atlantique seraient des éléments de synergie à promouvoir avec la classe politique aux États-Unis en phase avec cette nouvelle boussole, quel que soit le résultat de l’élection.

Toutefois, après une période d’euphorie, l’illusion Biden laisserait aussi place à la reprise des désaccords de fond transatlantiques sur certaines thématiques, notamment entre l’Allemagne et les Etats-Unis dont le partenariat privilégié se trouverait affecté. La poursuite de la fragmentation mondiale et européenne de manière chaotique avec la généralisation des coalitions de volontaires est un scénario très probable.

Si Donald Trump était réélu, la marge de manœuvre s’élargirait par contre plus rapidement pour la France. Il serait plus aisé de convaincre certains Etats européens, qu’un meilleur équilibre géopolitique est nécessaire en Europe et dans le monde.

Quelle que soit la trajectoire des Etats-Unis après les élections, la France5 et la Russie ont intérêt à se rapprocher pour éviter leur marginalisation par rapport à un projet européen dont l’Allemagne deviendrait la puissance centrale régionale d’un grand ensemble occidental centré par gravité sur les États-Unis.

L’idée d’une nouvelle architecture européenne de sécurité avec la Russie, même si elle peine à s’imposer, reste la clé de la sécurité pour l’Europe à plus long terme. L’enjeu pour la France et ses partenaires européens est aussi d’éviter d’être aspirés dans la confrontation américano-chinoise et américano-russe qui éloignera les Européens des vrais enjeux de sécurité, faire face aux ennemis djihadistes, l’islam politique et la Turquie.

Une politique d’équilibre serait plus que jamais justifiée. Pour la France, afin de former un contrepoids à cette Europe germano-américaine, c’est un pivot vers la Russie qui serait indiqué pour faire contrepoids à cette Europe germano-américaine. Un contrepoids aux Etats-Unis n’est évidemment possible que sur la base d’une coalition restreinte d’Etats. Une unité de l’UE est impossible sur cette thématique et implique une marginalisation de l’UE qui n’est plus depuis longtemps une caisse de résonance des intérêts français.

Quel que soit le résultat de l’élection aux Etats-Unis, il serait judicieux pour la France de tirer avantage du monde multipolaire avec une politique d’équilibre et une réforme des fondements du projet européen. Une « souveraineté européenne », quelle que soit l’orientation du nouveau président des Etats-Unis est illusoire car l’UE ne sera jamais une nation. L’alternative pour la France est de promouvoir des coalitions plus restreintes de partenaires, privilégier le niveau bilatéral, ou agir seule lorsqu’il en va de ses intérêts fondamentaux. Face au conflit de civilisation avec l’islam radical engagé dans un objectif de conquête de la France et l’Europe, il est aussi temps de défendre la France en tant que nation au sein de la civilisation européenne, et non se fourvoyer dans la défense exclusive du modèle hors-sol de la démocratie libérale et multiculturaliste.

 

1 https://www.foreignaffairs.com/articles/united-states/2020-01-23/why-america-must-lead-again?utm_source=twitter_posts&utm_medium=social&utm_campaign=tw_daily_soc&fbclid=IwAR2FdFX3ToHJZSgvUvRx-dYcX-g6g85jYpZTMUqHc9oiEIuaogkQIzMEwgw

2 « Considérant que la vision russe polycentrique du concert des puissances contredit la croyance de l’Union en un multilatéralisme et en un ordre international fondé sur des règles que l’adhésion et le soutien de la Russie à un ordre multilatéral créeraient les conditions d’un renforcement des relations avec l’Union » https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-8-2019-0157_EN.html

3 https://www.politico.eu/article/europe-still-needs-america/

4 La journaliste du Monde Sylvie Kauffmann a ainsi souligné que le mouvement « Black Lives Matter », en traversant l’Atlantique, est en train de réunifier un Occident que Donald Trump et sa doctrine « America First » avait profondément divisé.  https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/06/10/mouvement-black-lives-matter-pekin-et-moscou-ne-realisent-pas-que-ce-qu-ils-percoivent-comme-une-faiblesse-des-democraties-liberales-est-en-realite-leur-force_6042313_3232.html

5 De plus, avec la pandémie, la lecture russe de l’ordre international tout comme l’approche néogaulliste se trouvent renforcées avec le retour de la Nation, de l’Etat, du rôle de la frontière et de la décision souveraine face à l’affaiblissement des organisations internationales et multilatérales. La souveraineté nationale et la doctrine de l’équilibre des puissances redeviennent centrales dans les paradigmes, soulignant le cycle géopolitique qui supplante le cycle d’intégration. Le multilatéralisme tel qu’idéalisé dans la vision de l’UE est obsolète. Un processus de démondialisation limité est susceptible de se poursuivre au-delà des relations UE-Russie si la reconstruction des souverainetés en matière d’industrie stratégique est réellement mise en œuvre.