Article des étudiants : Bernard Charbonneau, par Victor Lozac'h, étudiant en Bac+4 à l'ISSEP

Article d’Histoire des idées politiques : Bernard Charbonneau

Article d’Histoire des idées politiques : Bernard Charbonneau

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Bernard Charbonneau
Article d’Histoire des idées politiques,
par les étudiants de l’ISSEP

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Bernard Charbonneau, une vie au service de la nature et de l’enracinement

Bernard Charbonneau est né à Bordeaux en 1910, mort en 1996 à Saint-Palais. Son père est protestant, sa mère catholique, il développe une soif du grand air encouragée par le scoutisme, car il se sent mal à l’aise en ville, où les sentiments sont distants, froids, déracinés. Dès lors il sera convaincu de l’importance de deux éléments nécessaires à l’homme, la nature et la liberté. Ses écrits sont en partie à l’origine de l’écologie politique, mais il ne se limite pas à ce cadre, en considérant globalement la société moderne et l’aliénation qu’elle génère, sans en faire une lecture marxiste. Il entreprend de transmettre une vérité, ce qu’il conçoit dès le départ comme une mission qu’il sait difficile à accomplir, presque vouée à l’échec. Si son œuvre se compose essentiellement d’une trentaine de livres ainsi que de nombreux articles dédiés à la réflexion sur la nature et l’homme, il demeure avant tout un penseur inclassable tant il est anticonformiste, ainsi il revendique toujours une indépendance d’esprit. Il prophétise dès sa jeunesse ce que sera par la suite le vingtième siècle, c’est-à-dire la transformation du monde liée au matérialisme et qui aura pour conséquences la destruction de la nature (y compris, dans un sens, la nature humaine) et le totalitarisme. Charbonneau est avant tout un penseur critique, critique quant à sa propre pensée dont il connaît les limites, critique du progrès et de la tentative de créer des substituts à celui-ci, comme c’est le cas avec l’émergence de l’agriculture biologique, des labels ou encore des partis écologistes.

Témoin de la « Grande Mue »

Agrégé d’histoire et de géographie, il ne cesse de rappeler avec précision, et c’est d’ailleurs ce qui fait toute la richesse et la cohérence de ses travaux, l’environnement et le contexte dans lesquels s’opèrent les changements profonds. La « Grande Mue », comme il l’appelle, n’est autre que cette transformation des rapports de l’homme avec son milieu naturel. Il dénonce avant l’heure de l’écologie politique toutes les dérives liées au progrès, notamment l’artificialisation, l’agro-industrie, l’uniformisation du monde et le désenchantement des campagnes (La fin du paysage, Tristes campagnes, Vers la banlieue totale), mais aussi ses effets néfastes sur l’homme, que sont le consumérisme, l’individualisme, la culture réduite au folklore, la perte de sens. Sa pensée reste enracinée face à la « sauvagerie de notre époque », et par bien des aspects il peut être considéré comme conservateur. Le changement, titre d’un de ses livres, est un autre mythe qui ne mène à rien, sinon au nihilisme, car cette quête moderne devient une frénésie, une fuite en avant, parfois même un autoritarisme quand le changement est contraint (Le totalitarisme industriel). La perte d’identité, de repères, de valeurs mènent ainsi à une incertitude permanente, qui se traduit très souvent par une angoisse. Le changement réduit l’homme à un produit périssable : « Voir ce qu’est devenue la jeune génération par excellence, celle de Mai 68 : elle a vieilli plus vite qu’une autre ». Il pense que le changement, comme l’idéologie du progrès, génère la destruction s’il se suffit à lui-même puisqu’il n’est pas au service de la liberté de l’homme. Très jeune, Bernard Charbonneau est attiré par le voyage, et c’est naturellement en pleine campagne qu’il prend plaisir à se promener, à explorer, à camper, mais aussi à vivre, car comme il l’exprime dans un article, Le sentiment de la nature, force révolutionnaire, la nature est source du bonheur, et même un véritable salut, puisque que « ce n’est pas d’un dimanche à la campagne dont nous avons besoin, mais d’une vie moins artificielle ». C’est pourquoi il voit cette conscience de la nature comme une réaction face à une civilisation trop présente.

Une amitié fructueuse avec Jacques Ellul

Il serait inconcevable de parler de Charbonneau sans évoquer Jacques Ellul. Les deux hommes se sont en quelque sorte réparti le travail, Ellul, anarchiste chrétien, traitant davantage le domaine de la technique, du capitalisme. Ces deux amis et auteurs représentent le mouvement personnaliste dit « gascon », qui prétend à un humanisme au sens du respect de la personne humaine, et véritable troisième voie entre libéralisme et marxisme. Cela est à la base de leurs travaux communs : ils s’appliquent à montrer dans l’article Directives pour un manifeste personnaliste, repris dans le livre Nous sommes des révolutionnaires malgré nous, que l’homme doit s’affranchir de l’aliénation que présente la société moderne, en refusant l’idéologie du progrès, notamment technique, ainsi que la bureaucratie excessive. Charbonneau s’emploie à la critique de l’œuvre de Teilhard de Chardin, figure du personnalisme théologique, dont il analyse la déshumanisation, en pressentant la tentation transhumaniste (Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire). Personnellement agnostique et se définissant comme post-chrétien, il gardera la conviction que pour éviter la logique techniciste, la spiritualité en ce monde est nécessaire, et ne cessera dans ses écrits d’évoquer l’influence décisive du christianisme.

Le bon sens face à la démesure dans l’appréhension de la nature

Le jardin de Babylone (1969) est un des ouvrages les plus représentatifs de sa pensée. Il y exprime pleinement l’absurdité du monde moderne. En effet, conscient non seulement des ravages d’une activité humaine démesurée, il voit en outre dans les politiques d’organisation, d’aménagement du territoire et de protection de la nature l’achèvement de celle-ci, seule celle qui plaît aux hommes devant subsister, celle qui est utile, éventuellement agréable et visible pour l’image, aménagée pour le tourisme industriel, où, tel un spectacle grandeur nature, prime le pittoresque et l’artifice. Tout cela se fait au détriment de la vie qui avant l’ère de l’invasion touristique s’écoulait calmement. La ruralité quant à elle, devient un univers abandonné, où là aussi le confort prévaut sur le paysage et la qualité de vie. Il souhaite donc protéger le terroir, le pays, protéger les paysans, ceux qui durant des siècles ne se demandaient pas si leur production était biologique ou quelle était leur manière de « valoriser le territoire ». Ces derniers subissent de surcroît le saccage que sont le remembrement et les progrès agricoles sans mesure. Refusant très tôt d’entrer en politique, considérant que l’engagement est plus efficace hors du cadre partisan et attaché à l’indépendance, il reste néanmoins militant des causes qu’il défend, organisant en compagnie de Jacques Ellul dès sa jeunesse des réunions dans les villages et sur le littoral pour alerter la population sur la bétonisation des terres, souvent liée au développement du tourisme, vendue par les autorités locales comme une amélioration de la qualité de vie, mais pourtant aux effets écologiques désastreux. Il reste ainsi dans une logique enracinée, proche des habitants de sa région, et ne cessera au fil de sa vie d’avertir de la destruction de l’environnement et du mode de vie traditionnel de l’homme. Il prône pour une forme de décroissance, mais sans y voir un pur combat politique, il ne sera d’ailleurs jamais apparenté à aucun parti vert, et explique dans Le Feu vert que si l’écologie devient d’une urgente nécessité, le danger sera celui d’un « écofascisme ».

L’homme au cœur de la réflexion

Par la force des choses est l’œuvre qui alimente sa pensée tout au long de sa vie, qu’il a écrite entre 1940 et 1947, et qu’il divisera quelques années plus tard en deux volumes, L’État et Je fus. Il fait dans le premier une réflexion philosophique sur la nature de l’État, qu’il suppose totalitaire, car réduisant l’individu à un rouage dans un but d’efficacité, et dont l’influence serait envahissante. Dans le second il cherche à définir la liberté en ce qu’elle a de fragile : le titre a de ce fait une explication : « Je suis… Allons donc ! Dans le marbre de l’éternel, je ne graverai jamais que ces deux mots : je fus. Mais dans mille ans ils témoigneront encore de ma défaite et de ma victoire ».
Il s’évertue donc constamment à caractériser une anthropologie. Avec Prométhée réenchaîné, il parle des désirs profonds de l’homme, de ses contradictions, de sa révolte contre la société ou contre sa condition. Car au fond de lui-même l’homme est seul, il recherche alors désespérément un sens à sa souffrance et ne sait que faire pour agir moralement. Deux quêtes sont cependant essentielles à la vie humaine, le voyage et l’identité. L’hommauto lui permet de faire la critique d’une évolution majeure de son temps, l’accès à l’automobile, dont l’homme est désormais dépendant. « Ce qui rend les voyages si faciles les rend inutiles » écrit-il. Il faut rappeler qu’un des attributs de Charbonneau est de concevoir qu’un moyen destiné à améliorer la vie de l’homme risque de finir par l’aliéner, c’est pourquoi la liberté a tant de valeur à ses yeux. Dans Sauver nos régions (écologie, régionalisme et sociétés locales), il traite du sujet des « sociétés locales », qui sont pour lui le point de rencontre entre l’homme et la nature. Il y écrit que l’homme est à la fois « nature et surnature », c’est-à-dire voulant à la fois respecter l’ordre naturel et s’affranchir de la souffrance et des contingences. L’homme est perdu s’il oublie l’une de ces deux composantes, tout étant une question de mesure et d’équilibre.

Fin observateur de la société de son temps, Charbonneau en livre une analyse philosophique pertinente et parfois très profonde, visant par-là à donner un sens aux évolutions en termes de progrès technique, de rapport à la terre, ou encore de mœurs. Il s’oppose au progressisme, en tant qu’il veut protéger le fragile équilibre qui unit depuis toujours l’homme à la nature. Précurseur, pionnier, Charbonneau reste malheureusement trop peu connu, pourtant son œuvre devrait inspirer le monde moderne. Dans une société qui n’a plus de repères, il défend au fond la voie du bon sens et de la sagesse. C’est une approche véritablement complète, unique, qui, si elle reste rigoureuse, se départit dans la forme de ce que dans le fond elle décrie, à savoir le discours scientifique. L’auteur fut d’ailleurs dans son action en cohérence avec sa pensée, ayant enseigné à l’école normale de Pau, plutôt que de partir pour les grandes villes. Longtemps refusé par les éditeurs, il a très souvent été obligé de publier à ses frais, et des écrits inédits continuent encore aujourd’hui de paraître.
Comme la plupart des visionnaires, Bernard Charbonneau reste un désespéré, (La spirale du désespoir), un incompris, conscient tout au long de sa vie des mutations qui détruisent non seulement la nature, mais aussi la vie humaine. Enfin, conscient que l’homme court résolument à sa perte, Charbonneau invite simplement à renouer avec une forme d’humilité qui passe par la nécessité de l’enracinement.[/vc_column_text][vc_separator color= »custom » border_width= »2″ el_width= »20″ accent_color= »#b89e67″][vc_column_text css= ».vc_custom_1560852621983{margin-right: 20px !important;margin-left: 20px !important;} »]

Victor LOZAC’H,
étudiant à l’ISSEP

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