5 questions à Rémi Brague

5 questions à Rémi Brague

5 questions à Rémi Brague

[vc_row css= ».vc_custom_1570787080367{padding-right: 20px !important;padding-left: 20px !important;} »][vc_column][thim-heading title= »5 questions à Rémi Brague » title_uppercase= »true » textcolor= »#000000″ size= »h2″ sub_heading= »Philosophe, professeur et écrivain » sub_heading_color= »#b89e67″ clone_title= » » line= »true » bg_line= »#b89e67″ text_align= »text-center »][vc_column_text]– « Parler de racine, c’est se planter », avez-vous pu dire à plusieurs reprises, et notamment dans votre ouvrage Europe, la voie romaine, paru en 1992. Vous préférez le terme de « source ». A l’heure où, dans le champ du politique, la question d’identité reste cruciale, pouvez-vous nous expliquer quelle définition vous en faites ? Y a-t-il, selon vous, une identité européenne, et quelle est-elle ?

– Je dois d’abord avouer un goût immodéré pour le calembour, vaseux de préférence, ainsi que, plus modéré mais quand même présent, pour la provoc … Les images ne sont jamais parfaites, mais il en est qui sont moins imparfaites que d’autres. Ainsi, parler de « racines » fomente une attitude passive envers les références culturelles, comme s’il suffisait de laisser la sève monter dans les branches. En revanche, l’image des « sources » suggère qu’il faut aller y puiser, déployer des efforts pour s’approprier les biens culturels.
A propos de l’identité européenne, j’en reste à la thèse que j’avais avancée il y a déjà plus d’un quart de siècle : cette identité est excentrique. L’Europe a ses références culturelles en dehors d’elle-même : en culture profane, tout vient de Grèce (pays qui ne s’est considéré comme appartenant à l’Europe qu’à partir du XIXème siècle, et encore…) et les mots qui la désignent sont grecs : philosophie, mathématique, physique, etc. En religion, tout vient du Moyen-Orient. Ni Athènes ni Jérusalem, avec tout ce que ces villes symbolisent, ne sont en Europe. L’identité européenne n’est pas quelque chose que l’on pourrait posséder paisiblement—en un mot, un héritage pour lequel on n’aurait fait que « se donner la peine de naître » et sur quoi on pourrait s’endormir. Elle s’acquiert par un travail sur soi qui ne peut être qu’exigeant.

– Philosophe, vous vous interrogez également sur la nature de l’homme et sa place dans la société. Vous prenez position en 2008 avec votre livre : Modérément moderne. Quels sont donc les dangers de la modernité ? Voyez-vous un prolongement entre l’humanisme du XVIème et le transhumanisme du XXIème siècle ?

– Il faut d’abord distinguer la Modernité comme époque de l’histoire et ce que j’appelle le projet moderne. La première a apporté des choses positives et d’autres qui ne le sont guère. Ce en quoi elle ressemble d’ailleurs à toutes les autres époques… Le projet moderne consiste à larguer radicalement les amarres par rapport à tout ce dont nous dépendons et sur quoi nous n’avons pas barre : au niveau chronologique, c’est le désir de partir de zéro, « du passé, faisons table rase ! » ; au niveau, disons pour faire simple « ontologique », c’est le désir de se débarrasser aussi bien de la nature, qu’il faudra dompter par la technologie, que de Dieu, qu’il faudra reléguer parmi les vieilleries et remplacer par des « valeurs ».
Ce projet moderne s’est déployé en plusieurs étapes dont aucune n’appelle nécessairement la suivante. En particulier, l’humanisme du XVIème siècle, à la fois redécouverte de l’héritage antique et valorisation de la dignité et de la noblesse humaines, n’a pas grand-chose à voir avec le rêve (ou le cauchemar, selon les goûts) transhumaniste. Celui-ci est bien plutôt une façon d’avouer l’échec d’un certain humanisme en d’en tirer les conséquences. Le Zarathoustra de Nietzsche, avec son « l’homme est quelque chose qu’il faut dépasser », se trouve ainsi transposé dans un style bien plus naïf et grossier : de la philosophie à l’informatique.

– En tant que penseur, vous n’hésitez pas à affirmer que vous êtes catholique, et vous luttez contre une image caricaturale de Dieu. « La religion ne vous mordra pas » dites-vous dans votre essai De la religion (2018). Entre omniprésence de la religion, ou évaporation systématique de cette dernière, la religion peut-elle encore être un rempart pour notre liberté morale ?

– La formule figure sur le bandeau, qui n’est pas de moi… La religion ne nous donnera pas de nouvelles règles morales, en tout cas pas la religion chrétienne qui se contente de la morale commune. Elle l’approfondit vers l’intérieur : il ne suffit pas de ne pas commettre de délit, il faut encore n’en pas avoir l’intention. Elle en élargit le champ d’application : tout homme est mon prochain, et pas seulement le membre du même groupe familial, ethnique, national, civilisationnel, religieux, etc. que moi. Mais elle n’ajoute aucun commandement nouveau aux « grandes platitudes » que cataloguaient déjà les Dix Commandements et dont on trouve d’ailleurs des équivalents un peu partout, dans toutes les civilisations et à toute époque. Le christianisme fait confiance à la raison et à la liberté humaines pour trouver les meilleures façons de s’alimenter, de se vêtir, de se laver, etc. C’est un des traits qui le distinguent du judaïsme et de l’islam, qui ont sur toutes ces questions des règles très précises.
Donc, quant au contenu des injonctions morales, rien de nouveau. En revanche, vous avez une formule très juste et profonde quand vous parlez d’un « rempart pour notre liberté morale ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Les rumeurs sur les restrictions que la loi pourrait imposer à l’objection de conscience, par exemple chez les médecins, donnent froid dans le dos. Sans parler des moyens de surveillance, de contrôle et de répression que l’informatique offre désormais à de nouveaux Big Brothers…. La religion nous oriente vers un Absolu, et, dans le christianisme, vers un Absolu personnel qui s’adresse à notre liberté et à elle seule. Ce faisant, elle ancre notre liberté au plus haut niveau et la proclame inviolable.

– Comme universitaire, ayant occupé des chaires tant à la Sorbonne qu’à l’université de Munich, quel regard portez-vous sur les échanges et débats entre les différentes universités ? Sont-ils nombreux et enrichissants ou déplorez-vous en philosophie, comme l’écrivain Michel Houellebecq en littérature, un effacement de cette vie intellectuelle une fermeture des esprits et un tarissement de ces échanges ?

– J’ai eu effectivement l’honneur d’enseigner dix ans à Munich, à la fin de ma carrière, en parallèle avec Paris I. J’ai aussi été quatre fois professeur invité aux États-Unis et, pour des séjours plus brefs, en Espagne et en Italie. Cela ne suffit pas pour porter des jugements un peu sérieux sur les qualités et défauts des systèmes universitaires. En tout cas, les échanges sont moins intenses et par conséquent moins fructueux qu’ils ne pourraient l’être. D’abord parce que la question des langues se pose. La plupart du temps, les échanges se passent en anglais, et en un anglais pas toujours très riche. Les communautés philosophiques restent quand même quelque peu centrées sur elles-mêmes. Je ne connais pas cette déclaration de Houellebecq. Elle me semble malheureusement assez juste. Nos sociétés se décomposent en groupes dont chacun a ses idées, ses lectures, ses héros et hérauts, etc. On n’a jamais autant parlé de « dialogue », mais on entend tellement souvent : « on ne parle pas avec ces gens-là ! ».

– Dans votre ouvrage « Modérément moderne » vous abordez la question des « Totems » de la modernité : la notion de Raison, l’athéisme et la superstition, la sécularisation, la démocratie qui selon vous suppose une théocratie, le progrès et l’obscurantisme autant d’épineuses questions que vous tentez d’éclairer. Vous semblez cependant oublier la notion de « Réaction » que pensez vous de cette notion et du rôle qu’elle a pu jouer et qu’elle joue encore dans la pensée et l’histoire moderne ?

– La réaction a ses lettres de noblesse, par exemple chez le penseur et érudit colombien Nicolas Gomez Davila, auteur colombien d’aphorismes d’une force et d’une drôlerie extraordinaires, de véritables joyaux, durs et brillants comme des gemmes. A ma connaissance, il n’est que partiellement traduit en français.
Vous avez raison, j’aurais dû discuter la notion de « réaction » comme antonyme de celle de « progrès ». Quant au mot, Jean Starobinski en a écrit l’histoire : il vient de la physique, et surtout de Newton. Quant à la notion, elle n’est compréhensible qu’à partir de l’idée d’une avancée supposée inéluctable et irréversible vers des « sommets radieux ». Ceci dit, le problème avec la réaction, c’est justement que, plutôt que d’agir, elle réagit, qu’elle laisse l’initiative à ses adversaires et accepte de se battre sur le terrain que celui-ci aura choisi. Ce qui la met d’emblée en position de faiblesse.[/vc_column_text][vc_separator color= »custom » el_width= »10″ accent_color= »#b89e67″][vc_column_text]

Olympe de Ségur et Antoine Augier,
étudiants en BAC+5 à l’ISSEP

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